Entretien avec Sharon Bar-Ziv (Chambre 514)

 

Vous avez réalisé Chambre 514, votre premier long-métrage, à 45 ans. Quel était votre parcours avant d’arriver au cinéma ?

 

J’ai fait des études de théâtre à l’école Nissan Nativ, à Tel-Aviv. Ensuite, j’étais acteur dans le théâtre national d’Israël, Habima. Parallèlement, j’ai travaillé comme créatif dans le domaine de la publicité. Mais depuis mon entrée dans la vie active, je n’ai jamais renoncé à mon rêve de réaliser des films. Et un jour, sur un coup de tête, j’ai commencé à écrire le film, puis organiser les auditions, répéter avec les acteurs et tourner mon premier long-métrage, tout ça en un an. Actuellement, je termine un Master en cinéma à l’Université de Tel-Aviv et j’enseigne le scénario et la mise en scène dans différentes écoles de cinéma.

 

Chambre 514 a été tourné en 4 jours et avec un budget très réduit. Comment ces conditions ont déterminé la nature du film ?

 

Les limitations budgétaires m’ont d’abord contraint de tourner l’essentiel du film dans un seul lieu, une chambre d’interrogation. Mais il fallait préparer le tournage d’une manière mincieuse pour pouvoir terminer le film en si peu de temps. J’ai donc répété avec les acteurs durant six moins avant d’arriver sur le plateau. Et avec le chef opérateur Idan Sasson, nous avons préparé un découpage technique et un plan de tournage extrêmement détaillé.  Nous avons aussi beaucoup réfléchi sur la manière de rendre le style du film expressif en planifiant soigneusement les mouvements de caméra dans l’espace clos.

 

Le film semble effectivement très maîtrisé et construit. Avez-vous eu cependant recours à l’improvisation ?

 

Avec 4 jours de tournage, je n’ai pas pu me permettre l’improvisation avec les acteurs. En revanche, j’ai donné plus de liberté à mon chef opérateur et à son équipe pour qu’ils puissent s’adapter à ce qui s’est passé sur le plateau au moment du tournage. Je peux dire que ce risque était largement payant…

 

Dans quelle mesure il s’agit d’un film autobiographique ?

 

D’abord, le film est basé sur des événements réels qui se sont produits en Israël. Personnel ment, j’ai vécu ce genre de situations durant mon service militaire comme aide-soignant dans une unité combattante. Les acteurs masculins sont tous des ex-soldats (certains sont des ex-officiers), et ils ont beaucoup apporté au film de leur expérience dans l’armée. Cette implication personnelle des acteurs donne au film, je l’espère, une grande authenticité et une certaine dimension documentaire.

 

Pourquoi avez-vous décidé d’aborder l’univers militaire, très masculin par essence, à travers un personnage féminin ?

 

C’était une décision plutôt inconsciente. Mais en l’analysant aujourd’hui, je pense que la présence féminine à la capacité de « déconstruire » les rapports de force et les jeux de pouvoir  si caractéristiques de l’univers masculin, en poussant potentiellement ces hommes à porter un jugement moral sur leurs actes. Asia Wienfeld, qui incarne Anna, la protagoniste du film, est une actrice extraordinaire. Elle fait partie de cette génération d’immigrés russes qui a complètement transformé la société israélienne en y apportant une rigueur professionnelle, un dévouement, qui se manifestent aujourd’hui dans tous les domaine de la vie, pas seulement dans le champs culturel. Asia a une vitalité et une sensualité absolument essentielles pour son personnage, accentuant ce mélange permanent entre la sphère militaire et la vie privée qui est l’un des aspects importants du film.

 

Et dans ce mélange entre l’univers militaire et la vie intime, la sexualité semble jouer un rôle important. Pourquoi ?

 

Ma réponse pourrait surprendre, mais à ce que je me souviens, à cet âge, 18-22 ans, on pense et l’on fait beaucoup l’amour, à l’armée comme ailleurs. C’est donc absolument normal que la sexualité occupe une place centrale dans le film. Et j’espère que le spectateur perçoit la sexualité comme un élément cohérent, faisant naturellement partie de l’univers de mes personnages et non pas comme une simple provocation…

 

Les rapports de force dans Chambre 514 sont très complexes. Anna n’est pas seulement une femme dans un monde d’hommes, une immigrée confrontée à des « Sabra » (Israéliens nés en Israël), elle est aussi moins gradée que l’officier Davidi, l’officié qu’elle doit interroger…

 

Au stade de l’écriture de Chambre 514, j’étais très inspiré par la philosophie d’Emmanuel Levinas : le personnage d’Anna est une figure lévinassienne, l’Autre par exellance. Mais ce qui m’a intéressé, c’était de voir comment cet Autre se transforme au cours du film en figure dominante, la représentante même de l’institution miliaire, de l’autorité, alors que l’officier brillant, l’Israélien de souche, perd progressivement de sa stature et fini par être repoussé dans les marges. Ce renversement est au cœur de la problématique soulevée par le film.

 

Au-delà de la contrainte budgétaire, pourquoi vous avez choisi de tourner Chambre 514 en huit clos ? Comment avez-vous dynamiser l’espace ?

 

La vie en Israël est très étouffante : c’est une cocote minute qui menace à tout moment à exploser.  J’ai transféré cette intensité, ce sentiment de tension et de pression permanentes, à l’espace clos de la chambre d’interrogations. La dynamique du film se résulte de l’évolution des personnages, de la transformation permanente des rapports de force, et, bien évidement, des mouvements de caméra qui captent et intensifient ces tensions.  

 

L’esthétique du film est dominée par les plans-séquences parfois très longs. Dans les séquences de l’interrogatoire, vous passez en un seul plan d’un personnage à l’autre sans recourir au montage. Pourquoi avez-vous renoncer au champ/contre-champ classique dans ce genre de scènes ?

 

À mes yeux, le plan-séquence a un impact plus réaliste. D’une manière générale, cette figure de style corresponde à la vision naturelle de l’œil qui est continue et en mouvement. Par ailleurs, dans mon film, le plan-séquence laisse entendre qu’il y a un hors champs, que quelqu’un d’autre observe la scène. Et cet autre, c’est le spectateur, qui est ainsi directement interpellé et impliqué dans univers filmique.

 

Le cinéma est très présent dans le film en tant qu’élément réflexif. Vous attirez l’attention sur la caméra qui filme les interrogatoires et certaines conversations évoquent l’univers cinématographique. Pourquoi ?

 

Le cinéma, comme les rêves, nous permet d’aborder inconsciemment les aspects les plus significatifs de la vie. Quand on raconte un rêve à quelqu’un, on le décrit comme un événement absolument réaliste. De même, dans Chambre 514, l’univers filmique est tout à fait réaliste, mais la refexivité est là pour nous rappeler qu’il s’agit du cinéma et pour introduire une forme de distance vis-à-vis du spectateur.

 

A un moment, le soldat Nimrod évoque les films anciens en disant qu’à l’époque, il y avait une dichotomie claire entre les bons et les méchants. À quoi Anna répond que de nos jours, tout s’est effectivement brouillé, et qu’il n’y a plus une séparation claire entre le bien et le mal. Est c’est aussi le message politique du film ?

 

Oui, tout à fait. Fréquemment, on parle du conflit proche oriental en termes de bien et de mal absolus, alors que la réalité est souvent duelle et complexe.

Chambre 514 dessine une réalité absurde où des jeunes soldats d’à peine 20 ans sont « jetés » dans des situations les poussant inévitablement à exercer la répression et la violence en brisant tout code moral. La critique du film vise principalement les responsables politiques, incapables de trouver une solution négociée à un conflit qui finit par miner la société israélienne de l’intérieur. Israël est responsable de la souffrance du peuple palestinien, mais le film tente d’aborder également la tragédie de la jeune génération israélienne qui paye lui aussi les frais de l’occupation… Evidemment, le seul moyen de mettre en terme à cette situation est à travers une solution politique.

 

Quel est votre nouveau projet ?

 

Foi, un film sur un étudiant religieux courageux qui part en guerre contre un rabbin qui a harcèle sexuellement sa femme. J’ai envie de continuer ma quête sur les difficultés auxquelles sa heure le citoyen ordinaire en choisissant de se confronter à un système qui l’opprime, n’importe quel système…

 

Entretien réalisé par Ariel Schweitzer, en juillet 2013.